Les conséquences du traitement hormonal et de la remise en question du genre

Le traitement hormonal qui est préconisé pour les athlètes hyperandrogènes qui souhaitent concourir dans les compétitions internationales fait l’objet de nombreux débats. Selon l’IAAF, dans son règlement qui est entré en vigueur le 8 mai 2019 les athlètes doivent maintenir un taux égal ou inférieur de testostérone à 5 nmol/ L pendant au minimum les 120 jours qui précèdent la compétition internationale. Le traitement peut être réalisé à travers la prise de pilules contraceptives ou de pilules hormonales visant à réduire la production d’hormones dans le corps.

 

Le TAS, chargé de statuer sur le règlement de l’IAAF est conscient que le modèle de traitement hormonal n’est pas parfait et que celui-ci renferme un caractère discriminatoire dans un but de rétablir une égalité. Comme le déclare Matthieu Reeb, secrétaire général du TAS le 1er Mai 2019 à la suite de la décision du tribunal de maintenir ce règlement et donc ce traitement hormonal :  "Le comité a estimé que les règlements du DSD étaient discriminatoires, mais la majorité des membres du comité ont estimé que, sur la base des preuves présentées par les parties à la procédure, une telle discrimination était un moyen nécessaire, raisonnable et proportionné pour obtenir des résultats satisfaisants. L'objectif de l'IAAF consistant à préserver l'intégrité de l'athlétisme féminin dans certaines épreuves de piste de compétitions internationales allant de 400 m à 1 mile." [57]

Suite aux plaintes notamment de nombreux acteurs du sport professionnel mondial, l’institution a décidé d’exclure les athlètes pour garantir l’égalité des femmes dans le sport. Pour autant les acteurs médicaux et scientifiques s’accordent pour dire que ce traitement hormonal peut amener des conséquences sur le bien-être des personnes visées. Par exemple pour l’Association Médicale Mondiale (AMM), à travers la voix de son vice-président du conseil, Frank Ulrich Montgomery estime "qu’il est extrêmement grave que les réglementations sportives internationales demandent aux médecins de prescrire des médicaments - des médicaments à action hormonale - aux sportifs afin de réduire les conditions normales dans leur corps” [58]. Afin de répondre à cette déclaration et à l’appel au boycott lancé par l’AMM, l’IAAF dans une lettre destinée à Leonid EIdelman (présidente de l’AMM) estime que le traitement hormonal ne présente pas de danger car les “traitements ne sont pas différents de ceux qui affectent les milliers voire millions de femmes non hyperandrogènes qui prennent la pilule.” [59]

 

La dangerosité d’un tel traitement à long terme peut s’avérer réelle pour ces athlètes de haut niveau car la simple prise de pilules contraceptives n’est pas suffisante pour baisser des taux de testostérone qui sont beaucoup plus élevées chez elles que dans la norme féminine. Véronique Lebar, médecin et ancienne directrice de l’agence anti-dopage Française, expliquait lors de notre entretien que "ces personnes XXY ont une santé, c’est à dire un équilibre hormonal qui leur convient et qui n’engendre pas de pathologie” et que ces personnes XXY "n’ont pas à subir des traitements hormonaux pour que leurs taux hormonaux soient ramenés aux standards féminins. Je suis contre parce que médicalement c’est très dangereux pour la santé." Philippe Touraine, endocrinologue français, interpelle les autorités internationales dans une interview à Sciences et Avenir le 10 Mai 2019 sur la dangerosité d’un tel traitement en pointant du doigt en particulier l’Androcur et ces potentiels problèmes médicaux : "Ce type de médicaments, dont fait partie l'Androcur, a fait parler de lui dernièrement, puisque l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) appelait en octobre 2018 à le prescrire avec prudence, puisqu'il favoriserait les méningiomes (une forme de tumeur bénigne, NDLR) dans le cerveau." [60]

 

De nombreux effets secondaires existent à travers ses traitements. Parmi ces effets on pourrait citer des troubles de l’humeur, de la somnolence ou encore une baisse ou perte de la libido. L’anthropologue et défenseuse de la cause hyperandrogène, Katrina Karkazis dans une interview a également montré la présence d’effets tels que la dépression, une fonte musculaire et des troubles importants du métabolisme [61].

Ces effets secondaires inquiètent les athlètes qui refusent de déranger leur équilibre hormonal. C’est le cas de Dutee Chand qui en 2014 refusait de se plier aux règles de l’IAAF. "Je sens qu’il est mauvais de changer son corps pour le sport" déclarait-elle dans les médias suite à la proposition de l’IAAF de prendre un traitement ou de subir une intervention chirurgicale afin de continuer à concourir en 2014 [62].

 

Les effets et l’efficacité de tels traitements n’apparaissent pas de manière claire à travers les différentes études scientifiques. Certains spécialistes remettent en cause le fait que ce traitement puisse s’appliquer aux personnes présentant des DSD, surtout dans une période aussi courte que 120 jours. On estime que 20% des patients atteints « d’excès » de testostérone ne répondent pas à des traitements entre 6 et 8 mois et qu’il faut pratiquer de nombreux ajustements afin de trouver la formule adéquate pour permettre une baisse hormonale de testostérone conséquente [63].

 

Un traitement hormonal aux lourdes conséquences psychiques et comportant une dose d’incertitude importante peut donc impacter les femmes dans une mesure que nous ne connaissons pas encore. Ainsi, lors de notre entretien, Bernard Amsalem, ancien directeur de la Fédération d’Athlétisme Française et ancien membre du conseil de l’IAAF s’interrogeait sur les conséquences à long terme de tels traitements : “Quand demain ces femmes ne seront plus athlètes, qu'elles seront à la retraite, est-ce qu’on aura la responsabilité de cancers, de choses comme ça ?". Une question qui reste en suspens comme l’impact de la remise en question du genre de ces athlètes.


La réglementation de l’IAAF a mis sur le devant de la scène médiatique les athlètes hyperandrogènes et la question de leur genre ainsi que de leur appartenance. Les conséquences psychologiques d’une telle mise en avant peuvent être nombreux pour les athlètes mais également pour leur entourage. Comme vu précédemment, les personnes concernées par cette réglementation sont nées avec un phénotype féminin et se sont construites tout au long de leur vie à travers une identité féminine. Comme le montre la chercheuse Diane Wu dans son article "Le recours inutile à la vérification des sexes" [64], les tests de féminité pratiqués peuvent perturber profondément les athlètes puisque cela leur apporte des informations sur leur corps dont elles n’avaient pas conscience jusque-là. Ainsi, une remise en cause de son genre et de manière plus large de son identité peut advenir chez les personnes concernées.

 

Cette remise en cause de l’identité peut se manifester notamment par les solutions qui sont proposées aux athlètes en cas de refus de prise du traitement hormonal. Comme vu au-dessus, l’IAAF propose à ces sportives de concourir dans la catégorie masculine et explique cette solution au public, ce qui peut amener une remise en cause de l’identité sociale de la personne visée par cette réglementation. Dans une vidéo du Magazine de la Santé paru le 28 Octobre 2019 [65], Pierre-Jean Vazel, entraîneur d'athlétisme, met en avant la dangerosité de l’affichage public de cette réglementation pour le bien-être social et psychologique des athlètes. Dans cette vidéo, il prend notamment l’exemple de Annet Negessa, une ancienne coureuse ougandaise de 800m mètres qui s’est pliée au traitement hormonal et à une gonadectomie pour continuer à concourir mais qui est désormais fortement stigmatisée dans son pays où l'hyperandrogénie est associé à l’homosexualité qui est passible de la peine de mort.

 

La révélation publique peut s'avérer néfaste pour ces personnes et pour leur entourage comme le souligne Dutee Chand dans une interview à l’AFP à la suite de la décision du TAS lui donnant raison en 2014 : "Je suis passée par des états de grande souffrance et me suis sentie humiliée, imaginez-vous ce que ma famille et moi vivons, c’est si humiliant" [66]. Elle dénonce également la pression médiatique sur son entourage à travers une remise en cause de son genre à travers des questions telle que "êtes-vous une fille ou un garçon ?". Les athlètes concernées se considèrent dans la majorité en tant que femmes et n’ont jamais remis en cause leur genre. Selon l'IAAF et le médecin Stéphane Bermon, le traitement hormonal permettrait aux athlètes d’affirmer leur genre féminin en rentrant dans les normes féminines et de ne plus appartenir à une catégorie intersexe.

 

Il découle de cette réglementation plusieurs conséquences affectant la santé mentale des athlètes professionnelles concernées puisque le sport est leur passion mais également leur métier. Le rendu public de tels débats peut éloigner des sponsors ou de potentielles aides qui permettent à ces personnes de subsister à leurs besoins, ce qui leur ajoutent donc un stress supplémentaire. Les athlètes présentant des taux de testostérone supérieurs à 5 nmol/ L et souhaitant concourir dans les compétitions régies par les règles de l’IAAF doivent donc se soumettre à ce traitement hormonal. Cependant au vu des nombreuses conséquences potentielles, de nombreuses athlètes refusent cette méthode et se voit condamnées à une interdiction de concourir par l’IAAF.

Ainsi, les athlètes présentant un DSD et souhaitant concourir au sein de compétitions d’athlétisme régies par les règles de l’IAAF sur les épreuves allant du 400 mètres au miles doivent forcément se conforter au traitement hormonal afin d’être en accord avec la loi en vigueur. La prise du traitement n’est pas une obligation en soi mais que se passe-t-il si les athlètes en question refusent la prise de ce traitement tout en gardant leur souhait de concourir au plus haut niveau ? 

 

Tout d’abord il faut savoir que comme le démontre Crystal Cordell dans son papier de recherche "La « vérification » du sexe des sportives de haut niveau : pour une reconnaissance de l’intersexualité" [67], un traitement est normalement administré à un patient lorsque celui-ci est malade et que les médecins cherchent à le faire se sentir mieux. Or, dans le cas précis des athlètes hyperandrogènes le terme de traitement est utilisé alors qu’on leur propose des changements non pas pour améliorer leur santé mais pour se conformer à ce que les instances internationales ont déterminé comme étant la norme de l'athlétisme mondial féminin. Comme le souligne Véronique Lebar dans notre entretien en prenant l’exemple du plus célèbre cas d’hyperandrogènie dans le sport "Caster Semenya n’est absolument pas malade” et pourtant celle-ci doit avoir recours à un traitement pour concourir dans son épreuve phare, le 800 mètres.

 

Pour Caster Semenya la réponse est très claire :“l’IAAF ne me droguera pas ou ne m’empêchera pas d’être ce que je suis” comme elle le dit dans l’appel qu’elle a déposé auprès de la Cour suprême fédérale Suisse de Lausanne à la suite du verdict du TAS. Mais alors quelles solutions se présentent à elle afin de continuer à concourir sur la scène internationale ? 

 

L’IAAF dans son règlement de 2018 a statué sur la question en avançant que, si une athlète féminine atteinte de DSD ne souhaitait pas avoir recours à un traitement hormonal, il se présentait trois options à elle : tout d’abord la possibilité de faire de la compétition dans les épreuves visées par le règlement mais pas à un niveau international, ce qui ne semble pas d’actualité pour une double championne olympique telle que Caster Semenya. La deuxième option est de concourir en compétition mais dans la catégorie masculine, ce que les athlètes concernées refusent catégoriquement puisqu'elles s'identifient comme femme. C'est ce que souligne Dutee Chand lorsque celle-ci est visée directement par l’IAAF : "J’ai toujours été une fille" ; elle n’envisage donc pas de concourir avec les hommes. La troisième et dernière option proposée par l’IAAF est "de faire de la compétition dans la catégorie intersexe lorsqu’elle est disponible". Cependant, celle-ci n’existe pas encore dans les compétitions internationales.

Ainsi, si les athlètes concernées par cette législation souhaitent concourir en compétition internationale elles doivent se soumettre à la prise de traitements hormonaux sous peine d’exclusion comme ce fut le cas pour Caster Semenya lors des mondiaux d'athlétisme de Doha en septembre 2019. Cependant, il faut souligner que toutes les compétitions internationales ne sont pas concernées de la même manière. Par exemple pour les JO de Tokyo qui auraient dû se tenir à l’été 2020, Richard Budgett directeur médicale et scientifique du CIO déclara il y a quelques mois que les athlètes présentant des taux de testostérone inférieurs à 10 nmol/L pourraient concourir dans n’importe quelle épreuve d’athlétisme, ce qui va à l’encontre de la préconisation de 5 nmol/L de l’IAAF. Le CIO a pris cette décision afin de garantir l’équité entre les athlètes pour lesquels les règles de l’IAAF ne s’étaient pas appliquées durant les phases qualificatives des Jeux Olympiques.

 

Les athlètes ont donc peu de choix si elles souhaitent continuer de performer sur la scène internationale, l’exclusion étant souvent la mesure prise si le traitement est refusé. Même des opposants à la participation des athlètes hyperandrogènes trouvent la prise de traitement quelque peu extrême. Rénelle Lamotte, vice-championne européenne, déclarait lors d’une conférence de presse aux mondiaux de Doha d'athlétisme en septembre 2019 : "C’est assez compliqué. Je m’imagine dans le cas de Caster Semenya. La décision qui a été prise est quand même difficile. Obliger quelqu’un à prendre des produits pour changer sa propre nature, c’est particulier. À l’inverse, je pense aussi aux athlètes dont je fais partie. Est-il normal d’être au départ d’une course en sachant que je n’ai aucune chance de gagner, même pas en rêve ? Et ce n’est pas uniquement une question de talent. Si cette décision a été prise, c’est bien que Caster Semenya a quelque chose en plus que je n’ai pas. J’espère seulement qu’on trouvera une solution juste pour toutes". [68]

 

L’exclusion de la compétition se fait donc car, comme le souligne Rénelle Lamotte, les athlètes hyperandrogènes refusent de « changer leur propre nature » et peuvent avoir peur des potentielles conséquences sur leur corps d’une régulation hormonale qui n’est pas nécessaire à leur santé. Les préconisations de l’IAAF lorsqu'une athlète refuse de se soumettre à un traitement hormonal questionnent une fois de plus le système de catégorisation des sportifs de haut niveau. Les athlètes hyperandrogènes ne peuvent pas concourir dans la catégorie féminine si leurs taux de testostérone restent les mêmes, elles ne souhaitent pas concourir avec les hommes puisqu’elles se considèrent comme femmes et elles ne peuvent pas évoluer dans une catégorie intersexe à un niveau international puisque celle-ci n’existe pas ou très peu. La remise en cause du genre et du sexe des athlètes n’ouvre-t-il pas la porte à une remise en cause globale du système de catégorisation du sport de haut niveau ?